Les premiers marxistes n’étaient pas ceux que vous croyez…

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LES PREMIERS MARXISTES ET « LA LÉGISLATION DIRECTE PAR LE PEUPLE »

«Droit de proposition et de veto du peuple.» Pour quoi ? Il faudrait ajouter : pour toutes les lois ou résolutions de la représentation du peuple.»     Friedrich Engels

La revendication de la législation directe fait actuellement retour dans le contexte de la contestation du consensus néolibéral partagé par les formations politiques alternativement dépositaires du pouvoir politique dans les états démocratiques européens et américains.

Vengeance posthume de Karl Marx et de Friedrich Engels sur Michel Bakounine mais aussi de ce dernier sur les premiers, le refoulé surgit sur le terrain de la praxis contemporaine sous une estampille libertaire.

Pourquoi le refoulé ? C’est qu’à l’époque de Marx, ce sont les partisans de Bakounine qui s’opposèrent à la législation directe , contre les marxistes et leurs alliés dans les rangs de l’Association internationale des travailleurs (AIT).

Et c’est le drame de la permanence d’une méprise au sujet des promoteurs de la « dictature du prolétariat » que d’être tenus pour les inspirateurs d’un anti-démocratisme révolutionnaire ou, assagis, mais de paternité douteuse, des avatars multiples du réformisme socialiste ou social-démocrate, au sens contemporain du terme. (NDLC : phrase incompréhensible , donc impossible à corriger ). A moins qu’ils ne le soient effectivement, au lendemain du cent cinquantième anniversaire de la création de la Première internationale, pères des uns et des autres, mais à la manière de spectres venus les tourmenter.

La revendication de la législation directe dans les premiers partis marxistes allemands

La revendication de la « législation directe par le peuple » (direkte Volksgesetzgebung), de la législation directe dans la suite de cet article, sous la forme d’un droit de proposition et de veto des lois dans le cadre d’une république démocratique de type parlementaire fait partie des revendications constantes des formations politiques d’inspiration marxiste à partir de la fin des années 1860.

Une quinzaine d’années après la dissolution de la Ligue des communistes en 1852, ligue dont Marx et Engels rédigèrent le Manifeste à la veille des révolutions de 1848, cinq ans après la fondation de l’AIT, le 28 septembre 1864, elle est exposée comme la deuxième des « revendications les plus urgentes » du programme du Parti ouvrier social-démocrate (SDAP) fondé au cours du Congrès d’Eisenach qui s’est déroulé entre le 7 et le 9 août 1869 à l’initiative de Wilhelm Liebknecht2 et d’August Bebel3 en lien avec Engels ainsi qu’avec l’auteur du Capital, membre du Conseil général de l’Internationale en exil à Londres.

« Au nombre des revendications les plus urgentes dont le Parti ouvrier social-démocrate doit faire l’objet d’une vive agitation, il faut citer les suivantes, indique le Programme d’Eisenach dans sa troisième partie :

1- Suffrage universel, égal, direct et secret accordé à tous les hommes de

vingt ans, pour les élections au parlement, aux assemblées des états, aux assemblées provinciales et communales comme à tous les autres corps représentatifs. Les représentants élus recevront des émoluments suffisants.

2. Introduction de la législation directe par le peuple – autrement dit du droit du peuple de proposer et de rejeter les lois.»4

En 1875, quatre ans après l’écrasement de la Commune de Paris et la rédaction par Marx de La guerre civile en France, la législation directe apparaît à nouveau, après celle du « suffrage universel égal, direct, secret et obligatoire pour tous les citoyens âgés d’au moins vingt ans et pour toutes les élections générales et communales », comme la deuxième des revendications exposée «comme base de l’État»5 par le Parti ouvrier socialiste d’Allemagne (SAPD) unifiant SDAP et Association générale des travailleurs allemands (ADAV) créée en 1863 par Ferdinand Lassalle6.

Huit ans après la mort de Marx, elle se retrouve en deuxième position des revendications du Programme d’Erfurt de 1891 du Parti social démocrate d’Allemagne (SPD) fondé, sur la base du SAPD l’année précédente, à la suite de la levée des lois antisocialistes en 1890. Au Congrès d’Erfurt, sous l’impulsion d’Engels, ce sont les marxistes allemands de la première et deuxième génération, Liebknecht et Bebel en tête mais aussi de la troisième, Karl Kautsky7 et Eduard Bernstein8 en particulier, intimes d’Engels à l’époque des faits, qui sont impliqués dans l’élaboration et la défense du programme.

«Le Parti social-démocrate d’Allemagne ne lutte9 pas pour de nouveaux privilèges de classe et privilèges (Vorrechte), souligne le programme d’Erfurt mais pour la suppression de la domination de classe et des classes elles-mêmes, et pour des droits égaux et des devoirs égaux de tous sans exception de sexe ni d’origine. Partant de ces idées, il combat dans la société présente non pas simplement l’exploitation et l’oppression des travailleurs salariés, mais toute espèce d’exploitation et d’oppression, qu’elle soit dirigée, contre une classe, un parti, un sexe ou une race. Partant de ces principes, le Parti social-démocrate d’Allemagne réclame tout d’abord :

1- Le suffrage universel égal, direct et le scrutin secret pour tous les

membres de l’Empire (Reich) âgés de plus de 20 ans, sans distinction de sexe, dans toutes les élections et tous les votes. Système de représentation proportionnelle et, jusqu’à ce qu’il soit établi, nouveau remaniement légal des circonscriptions électorales après chaque recensement. Périodes législatives d’une durée de deux ans. Jours d’élections et de votes fixés au jour de repos légal. Indemnité pour les représentants élus. Suppression de toute limitation des droits politiques, sauf pour les personnes frappées d’interdiction.

2. La législation par le peuple au moyen du droit d’initiative et de veto (direkte Gesetzgebung durch das Volk vermittels des Vorschlags- und Verwerfungsrechts). Autonomie (Selbstbestimmung) et autogestion (Selbstverwaltung) du peuple dans l’Empire (Reich), l’état, la province et la commune. Élection des fonctionnaires par le peuple, responsabilité pénale de ces derniers. Impôts annuels. »13

Sources de la revendication de la législation directe

Issue des débats qui agitèrent le camp républicain, socialiste et révolutionnaire français après l’écrasement du mouvement ouvrier au cours des Journées de juin 1848, l’enlisement du processus constituant de la Deuxième république française et la tournure de la présidence de Louis Napoléon Bonaparte à la veille du coup d’état du 2 décembre 1851, la revendication de la législation directe plus ou moins exclusive du système de la représentation politique, comme reprise et radicalisation de la critique du parlementarisme exposée dans la Contrat social11 de Jean-Jacques Rousseau notamment, trouva dans ce contexte de nombreuses expressions. Pour indiquer quelques unes des principales, nous pouvons évoquer les pamphlets Du gouvernement direct par le peuple12 et Plus de président, plus de représentants13 d’Alexandre Ledru-Rollin14 (1851), La Solution ou le Gouvernement direct du peuple15 (1850) de Victor Considerant16 et La législation directe par le peuple17 de Möritz Rittinghausen18, membre de la Ligue des communistes, d’abord publiée sous forme d’une série d’articles en septembre 1850.

Ces deux dernières publications inspireront le socialiste suisse zurichois Karl Burkli19. Disciple de Fourrier, de Considerant et de Rittignausen, Burkli se fera l’un des plus ardent défenseur de la législation directe dans les rangs de la Première et de la Deuxième Internationale. Entre 1850 et 1890 date de sa disparition, Rittinghausen publie une dizaine d’ouvrages sur le sujet défendant une conception exclusive de la législation directe20. Burkli, plus proche sur ce point de Victor Considérant, a une position à la fois pragmatique et graduelle21.

Animateur du mouvement démocratique à Zurich, il fera partie de la commission des trente-cinq membres de son assemblée constituante (1868-1869) qui entérinera le principe d’un parlementarisme pondéré par des procédures de consultation et d’initiative populaires22.

La législation directe au Congrès de Bâle de l’AIT et l’opposition anarchiste

Le 6 septembre 1869, c’est précisément à la demande de Burkli qu’est proposée l’examen de la question de la législation directe au premier jour du quatrième congrès de l’AIT qui se déroule à Bâle du 6 au 12 septembre 186923. Ce débat est précédé par la rédaction par l’internationaliste suisse, au nom de la section de Zurich de l’AIT, d’un rapport24 sur la question publié en août. Un vif débat s’ensuit dans lequel marxistes allemands et internationalistes suisses s’associent contre les délégués rassemblés autour de Bakounine. Un bref passage, écrit d’un ton semble-t-il enjoué, dans une lettre d’Engels adressée à Marx datée du 30 juillet 1869, soit quelques jours avant l’ouverture du Congrès d’Eisenach, un peu plus d’un mois avant le Congrès de Bâle, évoque cette alliance :

«Tu auras vu que les braves Suisses veulent aussi voir débattue de la «législation directe par le peuple» au congrès écrit Engels. Cela va être drôle.»25

De fait, la « question de Zurich » fait l’objet d’une vive agitation dans les rangs de l’AIT, agitation qui passe en partie dans ses publications. Bakounine évoque l’événement qu’il interprète dans le cadre de son combat contre Marx et les « marxiens » concernant la place des revendications «politiques» à au sein de l’Internationale à partir de son premier congrès en 1866 à Genève dans un passage des Fragments de son Empire knouto-germanique :

« Trois ans de défaite ! C’en était trop pour l’ambition impatiente de Marx. Aussi commanda-t-il à son armée une attaque directe, qui fut en effet exécutée au Congrès de Bâle. Les chances lui semblaient favorables. Le Parti de la démocratie-socialiste avait eu le temps de s’organiser en Allemagne sous la direction de Liebknecht et Bebel ; il avait étendu ses ramifications dans la Suisse allemande, à Zürich, à Bâle, et même jusque dans la Section allemande de Genève. C’était pour la première fois que des délégués de l’Allemagne se présentaient en très grand nombre dans un Congrès de l’Internationale. Le plan de bataille, approuvé par Marx, le général en chef de l’armée, avait été combiné entre Liebknecht, chef du corps allemand, et Burkli et Greulich, commandants du corps suisse; Amand Gœgg, Jean-Philippe Becker et Rittinghausen, – l’inventeur de la votation directe des lois et des constitutions par le peuple, le plébiscitaire tudesque, – se rangèrent de leur côté comme des auxiliaires volontaires. De plus ils eurent de leur côté quelques Allemands du Conseil général, inféodés à la politique de Marx, et quelques Anglais du même Conseil, ignorant complètement la question, mais qui votèrent avec les marxiens par suite d’une mauvaise habitude dont ils paraissent s’être complètement défaits aujourd’hui.

Ainsi organisés, les marxiens livrèrent la grande bataille et la perdirent. La question de la législation directe par le peuple, posée par Burkli, défendue avec beaucoup de chaleur et beaucoup d’insolence contre nous par Liebknecht, avec beaucoup de réticences diplomatiques par Philippe Becker, qui n’aime jamais à se prononcer clairement avant qu’il ne sache de quel côté sera la victoire, et avec une emphase héroïque par Amand Gœgg, fut enterrée et éliminée de fait du programme du Congrès. Ce fut une défaite mémorable pour Marx, une défaite qu’il ne nous pardonna jamais. Sa colère fut très grande, et on en connaît toutes les conséquences aujourd’hui.»28 29

«Les marxiens livrèrent la grande bataille et la perdirent» explique Bakounine. La proposition de l’examen de la question de la législation directe repoussée en dernière position de l’ordre du jour du Congrès de Bâle fit que celle-ci ne fut pas examinée, faute de temps.

Les années 1868 et 1869 forment la période clef du passage du marxisme politique à la défense explicite de la législation directe comme complément de la revendication de la république démocratique parlementaire qui s’exprimait à l’époque du Manifeste30. Dans ce mouvement, la réaction de Marx et d’Engels à la victoire du mouvement social et démocratique zurichois31 fait date. Dans la suite de cet article, la question de la législation directe sera cependant éclairée dans le contexte du Congrès d’Erfurt et du Congrès de Zurich de l’Internationale socialiste ouvrière de 1893 dans la mesure où le premier marque, selon les termes d’Engels, le « triomphe complet » de la « critique de Marx»32 dans le socialisme allemand et que le deuxième lui fait écho dans le cadre de la Deuxième internationale, internationale recomposée sous l’impulsion d’Engels en 188933.

La législation directe du Programme d’Erfurt au Congrès de Zurich de l’Internationale ouvrière socialiste

Une explication en règle de la signification de la revendication de la législation directe dans le Programme d’Erfurt est exposée, au terme du congrès qui lui a donné le jour, par Liebknecht. Son intervention comme porte-parole de la commission du programme est reproduite dans le Compte rendu des débats du congrès d’Erfurt34 publié à la fin de l’année 1891. Dans ce commentaire général, Liebknecht développe son propos sur la législation directe en un paragraphe.

Après avoir explicité quelques unes des revendications formant le premier point de ce programme (suffrage universel, scrutin secret, égalité des sexes, majorité politique à vingt ans, système de représentation proportionnelle, périodes législatives de deux ans, possibilité d’une récusation anticipée des mandats électifs, suppression de toute limitation des droits politiques sauf pour les personnes frappées d’aliénation mentale, jours d’élections et de votes fixés au jour de repos légal, indemnités pour les représentants élus…) et avant d’aborder la revendication du droit d’autonomie (Selbstbestimmung) et d’autogestion (Selbstverwaltung) du peuple aux divers échelons de l’organisation territoriale de la nation allemande, l’intervention de Liebknecht passe au cas de la législation directe dans ces termes selon le Compte rendu :

« Ensuite nous revendiquons la législation directe par le peuple (die direkte Gesetzgebung durch das Volk) au moyen du droit d’initiative (Vorschlagsrecht) et du droit de veto (Verwerfungsrecht). Cela signifie que nous ne voulons pas que le centre de gravité (Schwerpunkt) de la vie politique soit dévolue au Parlement. Le centre de gravité de la vie politique réside, d’après le principe démocratique, dans le peuple lui même et le peuple n’a pas à se contenter en conséquence d’attendre d’en haut, de la représentation du peuple (Volksvertretung), les lois ou les propositions de lois nécessaires ou souhaitées. – Non, il doit avoir lui-même le droit d’initiative. Et par droit d’initiative (Vorschlagsrecht), il faut entendre le droit du peuple de faire des propositions de loi directement et, à côté de ce droit comme complément, le droit du peuple au référendum ou bien pour leur donner validité ou bien pour les rejeter. Cette revendication a toujours été reconnue par nous dans son principe et elle était déjà présente dans les programmes antérieurs.»

L’explication de Liebknecht est claire pour peu qu’on l’associe aux paragraphes qui la précèdent et lui succèdent. Dans le Programme d’Erfurt, le SPD revendique l’instauration d’un régime démocratique de type parlementaire dans lequel est respecté, à chaque niveau de la représentation – nation, région, commune – , la souveraineté populaire. Celle-ci est assurée par le libre exercice des libertés politiques ainsi que par la mise en place du scrutin proportionnel et l’établissement de la législation directe en complément du système de la représentation politique – confirmation, opposition, proposition. Pour le dire dans un langage moderne, il se fait le promoteur d’une république démocratique parlementaire d’un type mixte – représentative et directe – sur une base intégrant les droits politiques fondamentaux. Compte tenu de ses autres revendications, il se fait également le promoteur de la réalisation des conditions sociales et économiques de sa réalisation. La revendication de la législation directe sous cette forme est par ailleurs rattachée explicitement par Liebknecht aux revendications portées par les marxistes allemands depuis le Congrès d’Eisenach.

Au début de l’année 1892, Karl Kautsky et Bruno Schönlank font paraître, dans une brochure35 éditée par le Vorwärts, le journal berlinois du SPD, un commentaire général du Programme d’Erfurt. La question de la législation directe est abordée sur quatre paragraphes.

Le passage suivant, partie théorique de son argumentation, doit être souligné :

«Les citoyens politiquement émancipés d’une communauté dans laquelle la vie publique s’anime vigoureusement ne peuvent se contenter de déléguer leur législation à une collectivité sans se donner les moyens de l’examiner, de la contrôler, et de la corriger. Il ne suffit pas que les périodes électorales soient courtes. Ceux pour qui les lois sont élaborées, ceux qui ressentent dans leur chair les effets des décisions du parlement et assurent ses conditions d’existence matérielles par leur biens et leur sueur, ceux sur la bourse desquels repose les dépenses publiques, les larges masses du peuple, ceux-là doivent avoir leur mot à dire et doivent pouvoir exprimer leur point de vue et le faire valoir. C’est à eux que la décision législative doit revenir en dernier lieu, ainsi en est-il de la législation par le peuple. De même que chaque citoyen devra devenir inspecteur et juge, comme tel était le cas du temps ancien des libertés populaires germaniques, chacun sera à nouveau législateur. Il doit exercer ce droit en personne. C’est seulement quand chaque citoyen a le dernier mot sur les lois que le peuple se garantit contre la servitude.»

«Ainsi que l’a déjà montré Karl Burkli dans un rapport rédigé pour le Congrès de Bâle de l’Association internationale des travailleurs en 1869, s’il renonce au droit de rendre la dernière décision sur les lois abandonnant cet acte à un seul ou à un petit nombre, celui-ci ou ceux-là lui retireront bientôt ce droit et feront les lois pour eux seulement et contre l’intérêt général.

La conséquence nécessaire qui dérive de la nature de la constitution représentative c’est-à-dire de cette constitution par laquelle le peuple contribue à la production des lois par ses mandataires – représentants – est la législation directe par le peuple. Cette dernière n’est que le développement extensif de sa tendance populaire originelle. Déjà, la constitution française de 1793, malheureusement sans jamais l’avoir mise en pratique, avait introduit la législation directe, sous une forme cependant encore peu développée, par la mise en place de ce qu’on appelle un veto par lequel un nombre donné de ceux qui ont le droit de vote pouvait élever une protestation avant que l’accord sur une loi déterminée s’en suive. (Articles 53, 58, 59 de la constitution de 1793.)»

On l’aperçoit, le cœur de l’argument de Liebknecht est repris et développé sous les signatures de Kautsky et Shönlank. Côté historique, il s’amplifie de considérations associant la revendication de la législation directe à la Constitution de l’an I et à l’action des socialistes suisse et de Burkli en particulier. La suite du texte développe ces points sous un angle historique.

La brochure dont est issue ce texte est bientôt suivi d’un commentaire plus ample signé par Kautsky sous le titre de Le programme d’Erfurt explicité dans ses principales parties36. On sait par une lettre que ce texte qui deviendra un des texte de référence majeure concernant le Programme d’Erfurt fut examiné de manière superficielle par Engels37.

Le commentaire de Kautsky traite de la question de la législation directe de manière elliptique. Il botte en touche tout en prenant le contre-pied de certains des éclaircissements précédents :

«Il nous faut laisser de côté la législation directe par le peuple écrit Kautsky. Elle ne peut, du moins dans un grand État moderne, et c’est le seul que nous considérions ici, rendre le Parlement superflu ; elle peut, tout au plus, en corriger l’action dans certains cas isolés. Il est absolument impossible de lui laisser le soin d’élaborer toutes les dispositions législatives ; il n’est pas plus possible de lui confier le contrôle à exercer à sur le gouvernement et au besoin, de diriger ce dernier. Tant qu’existera l’État moderne, le centre de gravité de l’action politique (der Schwerpunkt der politischen Tätigkeit ) sera toujours au Parlement.»38

On remarquera le parallélisme des termes employés par Liebknecht et Kautsky ainsi que l’opposition de leurs interprétations. D’un côté, c’est le «peuple» qui est posé comme « centre de gravité ( Schwerpunkt ) de la vie politique » ; de l’autre, c’est le « parlement » qui est posé comme le «centre de gravité de l’activité politique». D’un côté – Liebknecht – , l’analyse est conceptuelle : le «centre de gravité de la vie politique» est le «peuple», «d’après le principe démocratique» ; de l’autre, – Kautsky – le «centre de gravité de l’activité politique» est le «parlement» «tant qu’existera le grand état moderne » autrement dit, l’analyse est historico-sociale. Cette opposition, cette variation mais surtout la tendance à minorer la législation directe par Kautsky ne passera pas inaperçue.

Publié à l’été 1892, ce commentaire suscite en effet sur la question une vive réaction de la part des socialistes les plus attachés à la revendication de la législation directe dans le cercle de l’Internationale ouvrière.

Karl Burkli, rédige deux séries d’articles qui sont publiés en octobre 1892 et au début de l’année 1893 dans le Vorwärts39. En réponse, Karl Kautsky fait publier un commentaire développé sur la question sous le titre de Le parlementarisme, la législation par le peuple et la social-démocratie avant l’ouverture du Congrès de Zurich40.

Dans ce texte qui mêle à nouveau considérations théoriques et historiques, la législation directe dont la forme pure – Rittinghausen – est critiquée aussi bien dans une perspective tactique que conceptuelle retrouve la place qu’elle occupait dans les premiers commentaires du programme d’Erfurt.

La législation directe au troisième congrès de l’Internationale ouvrière socialiste

Le troisième congrès de l’Internationale ouvrière se déroule du 6 au 12 août 1893 à Zurich. Concernant la législation directe, deux projets de motions sont proposées à la discussion dans le cadre de celle concernant la « tactique politique de la social-démocratie » en général.

La première est signée par Burkli au nom des organisation suisses de l’Internationale ouvrière. La seconde, soutien de la première, par les représentants du Cercle typographique de Paris. Les positions des organisations suisses et du Cercle typographique de Paris se veulent radicales. Elles n’excluent cependant pas, élus au scrutin proportionnel, l’existence de «corps représentatifs analogues aux parlements actuels» ou de «commissions»41.

«La législation directe par le peuple comprend deux éléments : l’un est l’impulsion, le droit de proposition par le peuple, l’initiative, l’autre est la décision, le droit de votation par le peuple, le référendum, explique Burkli à la fin de l’exposé des motifs de la motion suisse : « L’initiative est le droit reconnu à une fraction du peuple – par exemple la vingtième partie ou 5 % des ayants droit – de proposer des lois ou décrets qui doivent être soumis à la votation du peuple. Le référendum est le droit du peuple de voter chaque loi. Aucune loi ne peut entrer en vigueur, même provisoirement, avant d’avoir été acceptée par la majorité des votants. La législation directe par le peuple implique l’élection par suffrage direct et proportionnel des autorités administratives et judiciaires. Tant pour surveiller les autorités administratives et judiciaires, que pour proposer ou rédiger des lois, on pourrait choisir des corps représentatifs analogues aux parlements actuels, également élus par un vote direct et d’après le système de la représentation proportionnelle, mais ces corps, à côté de l’initiative et du référendum n’auraient plus qu’une importance secondaire et subordonnée. Le pouvoir législatif primordial résiderait dès lors dans le peuple et les partis démocratico-socialistes posséderaient dans l’initiative un puissant moyen de présenter directement au peuple et de faire valoir leurs postulats. Le peuple aura alors le moyen en main de briser la domination de classe et de créer des conditions sociales meilleures.»

L’examen des éléments en débat du Congrès de Zurich fait apparaître une subordination de la question de la législation directe à celle de la participation ou non aux organismes parlementaires institués c’est-à-dire, réactualisé, au débat opposant Bakounine et « marxiens » partisans de la « tactique parlementaire » à l’époque de l’AIT. Les fractions anarchisantes de l’Internationale reconstituée – les anarchistes à proprement parler ayant été exclus du congrès par une motion préalable – s’appuient sur la revendication de la législation directe intégrale, du « plébiscitaire tudesque » moqué par le révolutionnaire russe en son temps contre les représentants de la social-démocratie allemande et du socialisme suisse au Congrès de Bâle42. En séance, le rapporteur de la motion du Cercle typographique de Paris s’étonnera : « Chose étrange, ce sont les compatriotes du grand Karl Marx qui, aujourd’hui, sont le plus éloignés de ses principes. Le grand théoricien allemand l’a dit : la commune ne doit pas être parlementaire; elle doit être ouvrière, à la fois législative et exécutive. Qu’est-ce là, sinon la législation directe par le peuple ? »43. Le représentant du «libertaire», «révolutionnaire» et «antiparlementaire» Parti social-démocrate hollandais, bataillera en vain tout en s’attribuant ultérieurement le mérite d’avoir fait plier les «Allemands» quant à la reconnaissance de la législation directe dans les résolutions du Congrès de Zurich44.

La résolution finale du Congrès de Zurich votée à une large majorité sera conforme en fait au programme du SPD relativement à la législation directe comme le seront, globalement, les points principaux du programme de l’Internationale ouvrière socialiste à son issue.

Dans le conte des frères Grimm, la méchante marraine désirant se venger de n’avoir pas été invitée par le Roi voulu que sa fille mourut dans sa quinzième année en se piquant à un fuseau. La douzième des fées transforma le sortilège mortel en un sommeil de cent années dont la belle devait se réveiller par un baiser. A quelques années près, en est-il de même pour le socialisme démocratique marxiste endormi pendant une centaine d’année parmi les ronces entremêlées du socialisme antidémocratique et du réformisme socialiste ? Le cas islandais à la suite des révolutions constitutionnelles sud-américaines semble suggérer qu’il est en réveil sur le point particulier de la revendication de la législation directe comme auxiliaire et complément d’institutions démocratiques réformées selon les termes de la Proposition pour une nouvelle constitution pour l’Islande45. A son insu, il le révèle sur ce point. Chez les frères Grimm, la Belle au bois dormant s’appelle Dornröschen : «… et les chevaux et les chiens; et les colombes sous le toît et les mouches sur le mur ; et le feu se réveillèrent; et finit de cuire le repas enfin prêt; le rôti reprit son grésillement; et le cuisinier envoya une taloche à l’apprenti qui se mit à crier; et la servante finit de plumer la poule. »46

« Vorschlags- und Verwerfungsrecht des Volks » für was? Für alle Gesetze oder Beschlüsse der

Volksvertretung wäre hinzuzusetzen» – Friedrich Engels, «Zur Kritik des sozialdemokratischen Programmentwurfs 1891» in Karl Marx/Friedrich Engels – Werke, Band 22, Wilhelm Liebknecht, 1826-1900. August Bebel, 1840-1913.Berlin, Dietz Verlag, 1972«Eisenacher Programm der Sozialdemokratie, 8. August 1869» in Demokratisches Wochenblatt, Nr.33,

14. August 1869. D’après Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt , Paris, Editions sociales, 1950. Ferdinand Lassalle, 1825-1864. Karl Kautsky, 1854-1938. Eduard Bernstein, 1850-1932. Suit «donc» dans le texte original.

Programme d’Erfurt, 1891. Au vu du texte original et d’après Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt , Paris, Editions sociales, 1950. Jean-Jacques Rousseau, Le contrat social, livre III, chapitre XV. Alexandre Ledru-Rollin, Du gouvernement direct par le peuple, Paris, 1851.Alexandre Ledru-Rollin, Plus de président, plus de représentant, Paris, 1851. Alexandre Ledru-Rollin,1807-1874. Victor Considerant, La Solution ou le Gouvernement direct du peuple, Paris, Librairie phalanstérienne,1850.

16.Victor Considerant, 1808-1893. Möritz Rittinghausen, La législation directe par le peuple ou la véritable démocratie. Librairie

Phalanstérienne, Paris, 1851. Möritz Rittinghausen, 1814-1890. Karl Bürkli, 1823-1901. Voir Marc Vuilleumier, Histoire et combats. Mouvement ouvrier et socialisme en Suisse, 1864-1960, Lausanne, Editions d’en bas – Le Collège du travail, 2012.

Voir Hans-Ulrich Schiedt, Die Welt neu erfinden. Karl Bürkli (1823–1901) und seine Schriften, Zürich,

Chronos-Verlag, 2002.

AIT, Compte rendu du IVe congrès international, tenu à Bâle en 1869, Bruxelles, 1869.

26. Karl Bürkli, «Direkte Gesetzgebung durch das volk. Referat und Antrag der Sektion Zürich an den am 6. September in Basel zu eröffnenden Kongress der internationalen Arbeiter-Assoziation, Zürich, août 1869. 27. «Du wirst gesehen haben, wie die Braven Schwizer auch die «unmittelbare Gesetzgebung durch das Volk» auf dem Kongress debattiert haben vollen. Wird hübsch werden.» in Der Briefwechsel zwischen Friedrich Engels und Karl Marx, 1844 bis 1883, J.H.W. Dietz, 1919.

Orthographe normalisée pour les noms. Chaque nom est précédé d’un M. dans le texte original ou, quand il s’agit d’un groupe, d’un MM. Michel Bakounine, Oeuvres, tome IV, Fragment formant une suite de L’Empire Knouto-Germanique, 1872, Paris, P.V. Stock éditeur, 1910.

Herman Greulich,1842-1925, Amand Gœgg, 1820-1897 et Johann-Philip Becker,1809-1886.

30.Voir Friedrich Engels, « Quelques mots sur l’histoire de la Ligue des communistes », 1890.

Voir Villeumier et Hans-Ulrich Schiedt op. cit.

Engels à Sorge du 24 octobre 1891 : « Le projet de programme soutenu par Kaustky, Bebel et moi-même a servi de base pour la partie théorique du programme. Nous avons eu la satisfaction de voir la critique marxiste du programme triompher complètement. » in Karl Marx et Friedrich Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt , éditions sociales, 1950, rectifié au vu du texte allemand : «Der Programmentwurf von Kautsky, von Bebel und mir unterstützt, ist zur Grundlage des Programms, theoretischer Teil, genommen worden. Wir haben die Satisfaktion, dass die Marxsche Kritik komplett durschlagen hat.» in Briefe und Auszüge aus Briefen von Friedrich Adolf Sorge, Johann Philipp Becker, Joseph Dietzgen, Friedrich Engels, Karl Marx, J.H.W. Dietz, 1906 p. 370.

Voir Georges Haupt, La deuxième internationale, 1889-1914, étude critique des sources, essaibibliographique, Paris-La Haye, Mouton & Co, 1964.

Protokoll die Verhandlungen des Parteitages der Sozialdemokratischen Partei Deutchlands, Vorwärts

Verlag, 1891, p. 323 sq. Un large extrait du texte de cette intervention est reproduite dans Wolfgang Schröder, Wilhelm Liebknecht, kleine politische Schriften, Leipzig, Verlag Philipp Reclam, 1976.

35. Karl Kautsky und Bruno Schönlank, Grundsätze und Forderungen der Sozialdemokratie : Erläuterungen zum Erfurter Programm, Berlin : Verlag Vorwärts, 1892. II. Direkte Gesetzgebung durch das Volk pp 34 35 36. Karl Kautsky, Das Erfurter Programm in seinem grundsätzlichen Teil erläutert, Dietz, Stuttgart, 1892.

37. Lettre d’Engels à Karl Kautsky du 5 mars 1892 : « J’enverrai aujourd’hui ton manuscrit en recommandé. Je n’ai pu lire que les 16 premières pages. J’éliminerais pratiquement toute ton Introduction. Les raisons pour lesquelles un programme a besoin d’un commentaire, etc., etc., bref, toutes tes considérations sur les raisons pour lesquelles la brochure a été écrite ne font qu’affaiblir l’effet et détournent le lecteur du texte qui suit. D’emblée, tu dois entrer en matière – c’est la meilleure justification, Je ne peux juger eu plan du reste du texte, la partie principale. Je suis à ce point accablé par toutes sortes de travaux que je ne sais plus à quel saint me vouer. Rien que des bricoles, mais qui dévorent mon temps que c’en est une honte. Je brûle d’avoir le temps de m’atteler au Troisième livre du Capital, et on m’arrache chaque jour des mains le temps de travail qu’on me vole littéralement. » in MEW, Band 38.

38. D’après la traduction française, Karl Kautsky, Le programme d’Erfurt, Traduction Léon Remy, 1909.

39. Voir Hans-Ulrich Schiedt, op. cit.

40. Karl Kautsky, Der parlamentarismus, die volksgesetzgebung und die socialdemokratie, 1893. Le texte est connu dans sa traduction française sous le titre, Parlementarisme et socialisme : étude critique sur la législation directe par le peuple, Paris, éditions G. Jacques, 1900.

41. Protokoll des internationalen sozialistischen Arbeiterkongresses, Zürich, Buchhandlung des Schweiz, Grütlivereins, 1894 in Histoire de la IIe Internationale , vol. 9, Genève, 1977, Minkoff reprint. « La législation directe par le peuple, exposé des motifs de la proposition des organisations suisses au congrès international ouvrier socialiste de 1893 à Zurich.» in op. cit. p. 128 à 139. «La législation directe par le peuple. Le Cercle typographique d’études sociales de Paris, aux délégués des organisations ouvrières et socialistes représentées au Congrès de Zurich.» in op. cit. p. 140.

Cette tendance de l’anarchisme, contre-pied à l’indifférence de Bakounine à ce sujet, avait vu le jour chez ses épigones dans le mouvement de son expulsion de l’AIT et de son retrait de la vie publique dans les années qui suivirent la Commune de Paris. Voir Paul Brousse, Le suffrage universel et le problème de la liberté du Peuple, 1874.

** Remerciements à l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam pour l’accès à ses archives dans le cadre de la préparation de cet article. Internationaal Instituut voor Sociale Geschiedenis. http://socialhistory.org/nl

Jérôme Skalski est journaliste et essayiste. Il s’est intéressé à la révolution des casseroles en Islande et a publié en 2012 aux éditions La Contre allée une chronique de cet événement superbement ignoré par le le gros des médias sous l’intitulé La révolution des casseroles, chronique d’une nouvelle constitution pour l’Islande.

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